Ce que changer de public oblige réellement à questionner

Quand une œuvre est pensée pour des adultes et qu'on l'adapte pour des enfants — ou inversement —, la première tentation est soit de tout conserver au nom de la cohérence artistique, soit de tout retravailler pour "coller" à l'audience. Winshluss choisit une troisième voie : analyser ce qui, dans l'œuvre originale, tient à l'intention profonde, et ce qui n'est qu'une forme possible parmi d'autres.

Pour l'adaptation au cinéma de Dans la forêt sombre et mystérieuse, il a accepté que certains éléments devaient évoluer — non pas parce qu'il y était contraint, mais parce qu'il avait compris que ces éléments n'étaient pas au cœur de ce qu'il voulait dire. Ce discernement-là est ce qui rend une adaptation honnête plutôt que mécanique.

Créer de nouveaux personnages plutôt que de corriger les anciens

L'une des décisions les plus intéressantes de Winshluss dans ce processus d'adaptation a été de ne pas se contenter de "lisser" les personnages existants, mais d'en créer de nouveaux. C'est ainsi que naît Zaza, une ogresse militante et courageuse — un personnage qui n'existait pas dans l'album original, mais qui incarnait quelque chose de nécessaire pour le nouveau public visé.

Cette approche révèle une logique d'addition plutôt que de soustraction. Au lieu d'amputer l'œuvre de ses aspérités, Winshluss enrichit l'univers avec des voix qui n'existaient pas encore. Les personnages secondaires, initialement neutres ou anodins, deviennent des alliés à part entière — porteurs de sens, pas seulement de remplissage narratif.

Repenser les ressorts comiques sans se trahir

Winshluss a également identifié dans son œuvre originale des mécaniques comiques qu'il qualifie de "biais de cour de récréation" — des plaisanteries ou des dynamiques qui fonctionnent dans un contexte adulte, mais qui, transposés à un public jeune, pourraient renforcer des rapports de domination peu souhaitables. Il les a retirés, non par censure, mais par cohérence.

C'est là que la vision d'auteur se montre la plus solide : savoir que certains effets comiques ne sont pas indispensables à ce que l'on veut raconter. Winshluss ne sacrifie pas son humour — il le recalibre. La différence est essentielle. Ce qui reste est voulu, choisi, assumé.

"J'aime bien. Parce que je suis pas obtu. Je suis dans une autre énergie et que je prends en compte aussi le fait que je vais m'adresser à un autre public, que j'ai plus de temps."

Winshluss — Auteur et dessinateur de bande dessinée, notamment connu pour son album Pinocchio, sacré meilleur album au festival d'Angoulême en 2009 et vendu à 65 000 exemplaires, ainsi que pour Dans la forêt sombre et mystérieuse, lauréat de la pépite d'or au salon de littérature jeunesse de Montreuil, adapté au cinéma en 2024.

Être dans une autre énergie : l'état d'esprit qui rend tout possible

Ce qui frappe dans la façon dont Winshluss décrit ce travail d'adaptation, c'est la légèreté avec laquelle il assume les transformations. Il ne les vit pas comme des concessions douloureuses, mais comme une autre manière d'entrer en relation avec une histoire qu'il connaît intimement.

Être "dans une autre énergie" — selon ses propres mots — c'est accepter que le même récit peut exister sous plusieurs formes sans perdre son âme. C'est aussi reconnaître que le temps long d'un film, comparé à celui d'un album, offre des possibilités narratives nouvelles, que Winshluss a voulu explorer pleinement plutôt que de les craindre.

Pour tout auteur confronté à une adaptation — que ce soit pour changer de format, de public ou de medium —, l'enseignement de Winshluss tient en une idée simple : la rigidité n'est pas de la fidélité. La vraie fidélité à une œuvre passe par la compréhension de ce qui la rend vivante, pas par la préservation de chacun de ses éléments tels qu'ils étaient.