Assumer un style jugé "incorrect" se joue d'abord dans les mots qu'on utilise pour en parler. Vincent Paronneau, connu sous le nom de Winshluss, ne dit pas qu'il dessine mal — il dit qu'il dessine de façon brutale. Nuance décisive : derrière elle se cache une démarche entièrement consciente, construite et revendiquée, qui transforme un prétendu défaut en véritable signature.
Quand un créateur dit qu'il "dessine mal", il adopte malgré lui le point de vue de ceux qui définissent les normes. C'est un aveu de culpabilité avant même d'avoir posé le premier trait. Winshluss a très tôt refusé cette posture. En choisissant le mot "brutal" plutôt que "mauvais", Vincent Paronneau ne se défend pas — il attaque. Il impose son propre vocabulaire, et donc son propre cadre d'évaluation.
Ce glissement sémantique n'est pas anodin. "Brutal" implique une intention, une force, une direction. "Mal dessiné" implique un échec. L'un est une voix, l'autre est une absence. Pour quiconque cherche à développer un style original dans un domaine codifié — dessin, écriture, musique, photographie — cette distinction est fondamentale : comment vous décrivez votre travail conditionne la façon dont vous (et les autres) le percevez.
On imagine souvent que les artistes "bruts" ou "naïfs" n'ont jamais appris les règles. C'est rarement vrai. Winshluss, lui, les connaissait parfaitement : perspectives, proportions, élégance de trait — tout ce que des années de pratique finissent par ancrer dans la main. Et c'est précisément pour cette raison que sa décision de s'en défaire avait du poids.
Vincent Paronneau a entrepris dans ses premiers fanzines un travail de dépouillement actif, presque ascétique. Il ne s'agissait pas d'oublier ce qu'il savait — on n'oublie pas — mais de le mettre délibérément de côté pour laisser passer quelque chose de plus immédiat, de moins filtré. Un peu comme un musicien classique qui s'impose de jouer sans partition pour retrouver l'émotion brute sous la technique.
Ce paradoxe mérite d'être souligné : c'est souvent parce qu'on maîtrise les codes qu'on est le mieux placé pour s'en affranchir avec cohérence. La transgression informée a une tout autre densité que l'ignorance.
La question que beaucoup de créateurs se posent — et qu'on leur pose — est simple : comment savoir si c'est voulu ou si c'est raté ? La réponse de Winshluss, à travers sa pratique, est claire : tout tient à la cohérence de l'intention. Chaque ligne "imparfaite" chez Vincent Paronneau est au service d'un effet précis — une énergie, un rythme, une rudesse qui fait corps avec ses récits souvent noirs et satiriques.
Un style contre-courant devient lisible et crédible dès lors qu'il est constant, qu'il s'articule à un univers, qu'il répond à une logique interne. Ce n'est pas l'absence de maîtrise qui caractérise Winshluss — c'est la maîtrise d'une autre grammaire, choisie et assumée. Pour tout créateur, la question n'est donc pas "est-ce que je dessine (ou j'écris, ou je joue) bien ?", mais "est-ce que ce que je produis dit ce que je veux dire, de la façon dont je veux le dire ?"
"Je me force à dessiner de manière plus brutale, où des esthètes diraient que je dessine mal. Mais de manière volontaire. Je préfère le terme brutal. J'essaye d'évacuer tous ces trucs que j'ai pu engranger qui sont, j'appelle, académiques."
Il y a quelque chose de profondément honnête dans la démarche de Winshluss. En refusant le vernis de l'académisme, Vincent Paronneau cherche une connexion plus directe avec ce qu'il veut exprimer — et avec le lecteur. Le dessin poli, élégant, "bien fait" peut paradoxalement créer une distance : il impressionne avant d'émouvoir, il rassure avant de déranger.
La brutalité, elle, ne laisse pas de place au confort. Elle est frontale. Et c'est justement ce que cherchent certaines œuvres — bousculer, provoquer une réaction viscérale plutôt qu'une admiration esthétique convenue. Le Fauve d'Or obtenu par Winshluss pour Pinocchio en 2009 ne fait que confirmer que cette cohérence — entre forme et fond, entre intention et exécution — peut convaincre même les jurys les plus exigeants.
Pour tout créateur qui doute de la légitimité de son style : la reconnaissance ne vient pas de la conformité aux codes, mais de la conviction avec laquelle on habite les siens.