On part d'un fait divers qui interpelle viscéralement, on croise presse, ouvrages académiques et témoins directs, puis on construit une chronologie factuelle qui servira d'armature au récit. Les personnages naissent ensuite de fiches biographiques concrètes. Ce travail préparatoire peut durer de six mois à deux ans — avant d'écrire la première ligne.
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Tout commence par une étincelle. Dominique Manotti ne part pas d'une idée abstraite ni d'un personnage sorti de nulle part : elle part d'un fait divers réel, choisi parce qu'il lui a fait quelque chose. Un événement qui a accroché son attention, suscité une curiosité presque physique, donné envie de creuser.
Ce critère de départ est essentiel. Ce n'est pas n'importe quel fait divers — c'est celui qui, intuitivement, promet une profondeur. Manotti sait d'emblée que l'événement qu'elle choisit va la conduire vers quelque chose de plus large, de plus révélateur : un mécanisme social, une fracture politique, une vérité sur la société française à un moment donné.
C'est cette conviction initiale — "ce fait divers va m'amener au cœur de la société" — qui oriente toute la phase de recherche et l'empêche de se noyer dans la masse documentaire.
Une fois le sujet choisi, Dominique Manotti s'installe dans un travail d'historienne. Elle consulte des ouvrages académiques sur la période et le milieu concernés. Elle dépouille la presse nationale, mais aussi régionale — parfois étrangère — autour de l'année de l'événement : les comptes rendus de l'époque, les réactions, les angles oubliés.
Mais la documentation de Manotti ne s'arrête pas aux archives. Elle rencontre des témoins directs, des spécialistes du domaine, des gens qui ont vécu de près ce qu'elle cherche à raconter. Ce contact humain est irremplaçable : il donne la texture des faits, les détails qui ne figurent dans aucun rapport officiel, la façon dont les choses se sont réellement passées.
Cette phase peut durer six mois. Parfois deux ans. La durée n'est pas une contrainte — c'est une garantie. C'est ce qui fait que les romans de Manotti tiennent debout, qu'ils sonnent juste, que le lecteur ressent quelque chose de solide sous la fiction.
À l'issue de cette phase documentaire, Dominique Manotti ne plonge pas directement dans l'écriture. Elle commence par construire une chronologie des faits établis : qui a fait quoi, quand, dans quel ordre, avec quelles conséquences. Ce travail de mise en ordre n'est pas anodin — c'est lui qui deviendra l'armature du roman.
La chronologie permet d'éviter le piège classique de la documentation envahissante : au lieu d'insérer les faits dans la narration au fil de l'écriture (ce qui alourdit tout), Manotti les intègre en amont dans une structure claire. Le roman peut ensuite circuler librement à l'intérieur de cette structure, sans jamais perdre le fil.
À partir de cette chronologie, elle rédige des fiches biographiques pour chacun des acteurs réels de l'événement. Ce sont ces fiches qui donneront naissance aux personnages fictifs — construits sur une base factuelle, mais libres d'exister pleinement dans la fiction.
"Le point d'ancrage de mes romans, c'est un fait divers. Mais un fait divers qui m'a interpellée, qui m'a excitée, les papilles, j'ai envie de savoir, le coup de cœur. Et je sais que ce fait divers-là va m'amener au cœur de la société."
Dominique Manotti — Dominique Manotti, de son vrai nom Marie-Noël Thibault, est une romancière française de romans noirs, ancienne professeure à Paris 8 et historienne de formation, dont l'œuvre explore la criminalité économique, la corruption politique et l'échec de la génération 68. Ses romans, comme Lorraine Connection (prix Mystère de la Critique) ou Nos Fantastiques Années Fric (adapté au cinéma), sont écrits au présent, dans un style sec et documenté, ancrés dans des faits divers réels.
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Ce qui frappe dans la méthode de Manotti, c'est qu'elle n'est pas une contrainte imposée à la fiction — elle en est la condition. Parce que les faits sont solides, établis, vérifiés, la narration peut prendre des libertés. Parce que les personnages sont ancrés dans une réalité documentée, ils peuvent vivre, surprendre, dépasser leur modèle réel.
C'est aussi ce qui explique le style caractéristique de ses romans : le présent de narration, le ton sec, la concision. Tout le travail de digestion a eu lieu en amont. À l'heure d'écrire, Manotti ne cherche plus ses faits — elle les possède. Elle peut se concentrer sur ce qui fait un roman : le rythme, la tension, les personnages, la langue.
La documentation, dans son cas, n'est jamais une fin en soi. C'est un outil au service d'une vision : raconter la société française dans ses zones d'ombre, là où la criminalité économique et la corruption politique révèlent quelque chose de vrai sur ce que nous sommes.