Basé sur un témoignage réel · Bookmakers

Comment gérer la complexité d'un récit à plusieurs lignes narratives entremêlées sans perdre le fil ?

La réponse tient en trois gestes concrets : établir un plan solide en amont, utiliser le storyboard comme outil de pré-découpage, puis étaler physiquement toutes les pages au mur et au sol pour vérifier que chaque fil narratif s'emboîte correctement avec les autres. C'est la méthode que Winshluss a appliquée pour construire Pinocchio, un album aux sept lignes narratives entremêlées sur près de 190 pages.

Commencer par un plan, même imparfait

Quand un récit multiplie les points de vue, les temporalités ou les fils d'action, la première tentation est de se lancer et de démêler les nœuds en cours de route. C'est rarement une bonne idée. La structure d'un récit complexe doit exister sur le papier avant d'exister sur la page.

Pour Pinocchio, Winshluss a commencé par établir un plan. Pas nécessairement quelque chose d'exhaustif au détail près, mais une carte suffisamment précise pour savoir où chaque ligne narrative va, comment elle croise les autres et à quel moment. Ce plan n'est pas une contrainte : c'est un filet de sécurité. Il permet d'anticiper les moments de convergence entre les différents fils et d'identifier les zones où la mécanique risque de se gripper.

L'important, à ce stade, n'est pas la perfection mais la lisibilité : être capable de regarder l'ensemble du récit d'un seul coup d'œil et de voir immédiatement ce qui tient et ce qui manque.

Le storyboard comme outil de pré-découpage

Vient ensuite une étape que les auteurs de bande dessinée pratiquent naturellement mais que les romanciers ou les scénaristes sous-estiment souvent : le storyboard. Winshluss l'utilise comme un pré-découpage, une façon de donner une forme visuelle et rythmique à la structure narrative avant de s'engager dans le travail définitif.

L'intérêt du storyboard dans un récit à plusieurs lignes, c'est qu'il force à penser en termes de séquences et non de pages isolées. On ne demande plus "qu'est-ce qui se passe ici ?" mais "comment cette scène s'articule-t-elle avec ce qui précède et ce qui suit dans chacun des fils ?" C'est un changement de perspective qui change tout.

Pour Winshluss, ce pré-découpage permet aussi d'anticiper les effets de résonance : un détail placé en début de récit qui prendra tout son sens cent pages plus tard. Ce genre de correspondance ne s'improvise pas. Elle se planifie.

Étaler, regarder, ajuster : la vision d'ensemble comme discipline

Mais le geste le plus singulier dans la méthode de Winshluss, et sans doute le plus révélateur, c'est celui-là : étaler les planches. Physiquement, au mur, au sol, partout où il y a de la place. Jusqu'à avoir sous les yeux les 190 pages du livre en même temps.

C'est contre-intuitif. On a tendance à travailler page après page, séquence après séquence. Mais cette vision fragmentée est précisément ce qui rend difficile la gestion d'un récit à plusieurs niveaux. On voit l'arbre, pas la forêt. En étalant tout, Winshluss peut vérifier que les correspondances fonctionnent réellement — pas en théorie, mais concrètement, visuellement. Un détail ajouté à la page 12 résonne-t-il bien à la page 143 ? Une ligne narrative abandonnée temporairement revient-elle au bon moment ?

C'est à ce stade que le travail prend une dimension presque physique, presque athlétique. Winshluss compare lui-même l'exercice à de la gymnastique. Il ne s'agit plus seulement d'écrire ou de dessiner, mais de tenir un équilibre sur la durée, de garder en tête des dizaines de variables en même temps.

« Le plus compliqué c'est d'étaler les planches au mur, sur le sol, d'avoir une vision d'ensemble du livre qui fait 200 pages et que toutes les correspondances fonctionnent. Donc pouvoir revenir sur un épisode, rajouter un détail qui va résonner plus tard. Il est facile de merder. Donc oui, ça tient du miracle. »

Winshluss — Auteur et dessinateur de bande dessinée, notamment connu pour son album Pinocchio, sacré meilleur album au festival d'Angoulême en 2009 et vendu à 65 000 exemplaires, ainsi que pour Dans la forêt sombre et mystérieuse, lauréat de la pépite d'or au salon de littérature jeunesse de Montreuil, adapté au cinéma en 2024.

Accepter la part d'imprévu — et la maîtriser quand même

Ce qui frappe dans la façon dont Winshluss parle de son travail, c'est l'honnêteté. Il ne présente pas sa méthode comme un système infaillible. Il dit qu'il est "facile de merder". Il dit que le résultat tient du miracle. Ce n'est pas de la fausse modestie : c'est une reconnaissance lucide de ce que tout auteur confronté à la complexité doit accepter.

Un récit à sept lignes narratives sur 190 pages ne peut pas être entièrement contrôlé. Il y aura toujours des ajustements en cours de route, des détails qu'on n'avait pas anticipés, des correspondances qui s'imposent d'elles-