Dans un livre d'entretiens, la relation avec le sujet se joue sur trois fronts : le montage des propos collectés, la relecture par l'interviewé, et la question de savoir si l'auteur doit ou non se permettre de contredire. L'expérience de Murielle Joudet avec Catherine Breillat montre qu'il n'y a pas de bonne réponse universelle — seulement des choix à assumer.
Murielle Joudet a conduit six à sept séances d'entretiens avec Catherine Breillat sur une période de six mois, soit environ trente heures de conversation enregistrées. Un volume qui pourrait sembler suffire. Mais la matière brute d'un entretien n'est pas un texte : elle est répétitive, décousue, riche de digressions qui s'avèrent souvent les plus précieuses.
Ce que Murielle Joudet décrit ensuite, c'est un véritable travail d'écrivaine : couper, réordonner, recomposer. Certaines pages du livre sont des constructions issues de cinq moments d'enregistrement différents, assemblés pour former une pensée continue. Ce n'est pas de la falsification — c'est de l'écriture. Le sens est respecté ; la chronologie, elle, peut être bousculée.
Murielle Joudet n'esquive pas la question éthique. Elle emploie elle-même le mot "tricherie" pour désigner ce travail de recomposition, et l'assume pleinement. Ce choix lexical est révélateur : il ne s'agit pas de minimiser ce qui se passe, mais de le nommer honnêtement.
Car tout livre d'entretiens implique une mise en scène de la parole de l'autre. On choisit ce qu'on garde, ce qu'on coupe, dans quel ordre les idées arrivent. L'auteur est un monteur. Et comme au cinéma, le montage crée du sens — parfois un sens que l'enregistrement brut ne donnait pas aussi clairement. Pour Murielle Joudet, l'important est de le savoir, de l'accepter, et peut-être même de l'espérer.
"Il y a un travail d'écriture, de montage, de remontage et de tricherie qui est assez énorme. [...] Le livre est sans doute moralement imparfait, j'espère bien."
Murielle Joudet Critique de cinéma et essayiste, Murielle Joudet est l'autrice de plusieurs livres sur les actrices, dont La seconde femme (2022) consacré à la vieillesse des comédiennes à l'écran, et d'un recueil d'entretiens avec Catherine Breillat intitulé Je ne crois qu'en moi (2023), sacré meilleur ouvrage français sur le cinéma par le syndicat de la critique. Elle collabore notamment au Masque et la Plume sur France Inter et à la Cinémathèque française.
Catherine Breillat a relu le manuscrit avant publication. Elle n'y a apporté que quelques précisions — aucune correction majeure, aucune remise en cause du fond. Pour Murielle Joudet, c'est à la fois un soulagement et une confirmation : le travail de montage avait été fidèle à l'esprit des conversations.
Cette relecture sans correction massive dit aussi quelque chose sur la confiance qu'implique un tel projet. Breillat n'a pas utilisé son droit de regard pour effacer les aspérités ou adoucir ses propres positions. Elle a fait confiance à la lectrice qu'était Murielle Joudet avant d'être sa biographe — une lectrice qui connaissait son œuvre, et qui avait construit le livre pour la faire entendre, non pour la corriger.
Murielle Joudet formule un regret lucide : le livre aurait peut-être gagné à davantage de contradictions apportées par elle-même. Plus de frottements. Plus de désaccords visibles. Mais elle assume le choix inverse : Je ne crois qu'en moi est un livre pour Breillat, centré sur ce qu'elle pense et sur la cohérence de sa vision du monde.
Ce n'est pas de la complaisance — c'est une posture éditoriale. Il existe des livres d'entretiens qui sont des duels intellectuels, et d'autres qui cherchent à donner toute la place à une parole singulière. Ces deux formes sont légitimes. Ce qui compte, c'est d'avoir clairement choisi — et Murielle Joudet l'a fait, avec les yeux ouverts sur ce que ce choix implique.
La relecture par le sujet est une pratique courante, mais elle n'implique pas