L'adjectif comme arme discrète

Paul B. Preciado est catégorique là-dessus : dans les discours qui pathologisent — les discours médicaux, juridiques, politiques —, ce n't pas le verbe ni le nom qui blesse en premier. C'est l'adjectif. Qualifiant, classant, hiérarchisant, l'adjectif réduit une personne à une caractéristique sans que le lecteur s'en aperçoive toujours. Il passe sous le radar précisément parce qu'il semble accessoire, secondaire. Il ne l'est jamais.

Pour Paul B. Preciado, qui a lui-même été l'objet de catégorisations médicales et administratives tout au long de son parcours — en Espagne franquiste d'abord, puis dans les institutions académiques américaines et françaises —, cette mécanique n'est pas abstraite. Elle a des conséquences réelles sur les corps et les vies. Écrire, c'est donc aussi refuser de reproduire, sans y penser, la violence de ces qualificatifs hérités.

Chaque mot comme une chaîne infinie

L'image que Paul B. Preciado utilise est saisissante : un mot, c'est une chaîne. Pas un élément isolé dont on pourrait maîtriser le sens en le posant simplement sur la page. Une chaîne infinie, qui remonte loin dans le temps et transporte avec elle tout un travail de métaphorisation politique — des couches de sens déposées par des siècles d'usage, de pouvoir, de domination ou de résistance.

Il illustre cette idée avec l'exemple du mot mulâtre. Sa racine — la mule, animal stérile né du croisement de deux espèces — révèle d'un coup toute la violence raciste du terme. Ce n'est pas une étymologie anodine : c'est un programme politique entier, encodé dans une syllabe. Preciado est convaincu que ce type de violence enfouie existe dans des dizaines de mots qu'on emploie quotidiennement, souvent sans s'en douter.

"Chaque mot, je le vois vraiment comme une chaîne infinie qui cache déjà tout un travail de métaphorisation politique. À chaque fois que je vais utiliser un adjectif, je me dis, attention, quelle est la généalogie politique, en fait, de ce mot ? D'où il vient, en fait, qu'est-ce qu'il transporte avec elle ?"

Paul B. Preciado
Philosophe et écrivain trans d'origine espagnole, né à Burgos en 1970, auteur d'une demi-douzaine de livres hybrides dont le Manifeste contre-sexuel, théoricien de la transidentité et des normes du capitalisme hétéropatriarcal. Il se décrit comme un transfuge de genre, un dissident du régime de la différence sexuelle, passé de l'Espagne franquiste à New York, Princeton et Paris.

Couper ou rattacher : le vrai choix d'écriture

La vigilance ne consiste pas à bannir les mots chargés. Pour Paul B. Preciado, la décision est plus subtile et plus puissante : il s'agit de choisir consciemment, à chaque mot, si on le coupe de son histoire ou si on le rattache à elle.

Couper un mot de sa généalogie, c'est le réapproprier — lui donner un sens nouveau, le faire fonctionner autrement, le libérer de ce qu'il