Paul B. Preciado a d'abord recopié des pages entières d'auteurs admirés, pour le seul plaisir de faire siennes leurs phrases. Ce n'est qu'après cette longue immersion par la copie qu'il a progressivement décroché — trouvant ses premiers gestes d'écriture personnelle dans des cahiers d'enfant, des lettres intimes et les fanzines queers de Madrid.
Il y a quelque chose de presque secret dans ce que confie Paul B. Preciado sur ses débuts d'écriture. Avant les essais, avant les manifestes, avant les livres traduits en quinze langues, il y avait une pratique intime et peu glorieuse : la copie. Recopier des pages entières d'auteurs qu'il aimait, mot pour mot, phrase après phrase, pour le pur plaisir de les faire passer par sa main.
Cette méthode n'a rien d'une technique scolaire. Elle ressemble davantage à ce que fait un musicien quand il rejoue inlassablement un morceau qu'il admire — non pour l'imiter, mais pour en sentir la mécanique de l'intérieur. Paul B. Preciado parlait d'auteurs qu'il appelle les "margarides de race" : des voix singulières, des écritures qui avaient quelque chose d'irréductible. En les recopiant, il ne cherchait pas à les voler. Il cherchait à comprendre comment ça tenait debout.
Cette phase de copie-immersion est, paradoxalement, l'une des plus honnêtes qu'un écrivain puisse traverser. Elle présuppose une forme de modestie : reconnaître que d'autres ont trouvé quelque chose que l'on n'a pas encore. Et elle oblige à ralentir — à lire une phrase non pas pour en saisir le sens, mais pour en sentir le rythme, le poids, la ponctuation.
Chez Paul B. Preciado, l'écriture personnelle n'a pas commencé dans un atelier d'écriture ni face à une page blanche intimidante. Elle a commencé dans des cahiers de biologie d'enfant, dans les marges d'un cours où la matière scolaire laissait de la place à autre chose. Des notes, des observations, des phrases jetées là sans prétention littéraire.
Il y a eu aussi les lettres — à ses amoureuses, des lettres intimes où l'urgence de dire quelque chose de vrai prime sur toute autre considération stylistique. Ce type d'écriture est souvent sous-estimé, parce qu'il ne ressemble pas à de la "littérature". Mais c'est précisément là que quelque chose d'authentique peut émerger : on n'écrit pas pour être bien jugé, on écrit pour être compris d'une seule personne.
Plus tard, à l'adolescence à Madrid, Paul B. Preciado a rejoint le monde des fanzines queers. Ces publications artisanales, photocopiées, diffusées dans des cercles militants, étaient un espace où la forme comptait moins que la nécessité de parler. Écrire dans un fanzine queer dans l'Espagne des années 1980, c'était écrire en dehors de tout marché, de toute validation institutionnelle — une liberté absolue, et parfois brutale.
Ce que Paul B. Preciado décrit ensuite est peut-être la chose la plus difficile à expliquer à quelqu'un qui n'a pas encore vécu ce moment : le détachement. À un certain point, la copie cesse d'être nécessaire. Non pas parce qu'on a appris tout ce qu'il y avait à apprendre, mais parce que quelque chose a commencé à se former de l'autre côté — une façon de voir, une façon d'enchaîner les idées, une musique propre.
Ce n'est pas un événement daté, pas une révélation soudaine. C'est plutôt une bascule progressive, dont on ne prend conscience qu'après coup. Un matin, on se relit et on reconnaît quelque chose qui n'appartient qu'à soi. Paul B. Preciado appelle ça "lâcher la main" — une image physique, presque enfantine, qui dit beaucoup : il faut d'abord tenir la main de quelqu'un pour apprendre à marcher, avant de la lâcher pour avancer seul.
Ce moment du lâcher n'invalide pas ce qui précède. La copie, les cahiers, les lettres, les fanzines — tout cela reste dans la main, dans l'oreille, dans la mémoire du corps. Ce sont des couches invisibles, qui donnent de l'épaisseur à l'écriture sans plus se voir.
"Quand j'ai commencé à écrire, j'ai recopié des pages en entier des margarides de race pour le plaisir de les faire. À un moment donné, j'ai commencé à détacher de ça. J'ai vraiment lâché la main et commencé à écrire soi-même."