En reconnaissant honnêtement le problème — souvent grâce à une question extérieure déstabilisante — puis en cherchant des appuis chez d'autres auteurs qui ont fait le même chemin, et enfin en traduisant cette prise de conscience en choix éditoriaux concrets. C'est précisément la démarche que décrit Richard Guettet.
Il faut du courage pour l'admettre publiquement. Richard Guettet — auteur, animateur radio et créateur d'une émission littéraire de référence — reconnaît sans détour que pendant des années, sa bibliothèque personnelle était presque exclusivement constituée d'hommes blancs, souvent âgés de plus de cinquante ans, et le plus souvent disparus. Pas par mauvaise volonté. Par automatisme. Par héritage.
Ce n'est pas une situation rare. Les listes de lectures transmises à l'école, les classiques mis en avant en librairie, les références citées entre pairs masculins : tout concourt à former un paysage littéraire très homogène. Et quand on grandit dedans, on finit par le prendre pour un paysage universel. C'est précisément là que réside l'angle mort : il est invisible justement parce qu'il est devenu la norme.
Ce qui a changé les choses pour Richard Guettet, ce n'est pas une révélation solitaire ni un long travail théorique. C'est une question directe, presque banale dans sa formulation, posée par une journaliste, Victoire Turion : « tu veux pas lire des meufs en fait ? »
La brutalité douce de cette formulation dit l'essentiel. Pas d'accusation, pas de leçon de morale — juste un constat posé à voix haute par quelqu'un qui voit ce que vous ne voyez plus. Ce type d'interpellation extérieure est souvent le seul vrai déclencheur, parce qu'il contourne les défenses et les rationalisations que nous construisons autour de nos goûts.
« Cette simple question m'a permis de me dire il y a quelques jours… mon regard sur le monde, sur les livres, sur les représentations culturelles doit changer en fait, il y a un problème. »
Richard Guettet ne s'est pas retrouvé seul face à cette remise en question. Il cite deux auteurs qui ont tracé une voie similaire dans leurs œuvres respectives : Alice Zeniter et Tristan Garcia. Tous deux ont, à des moments différents et de manières différentes, rendu visible dans leur écriture le processus de déconstruction de leurs propres représentations. C'est utile à deux titres.
D'abord parce que cela montre que la démarche est possible — que l'on peut être un lecteur ou un auteur formé par des canons très masculins et néanmoins évoluer. Ensuite parce que cela fournit des outils concrets : des façons de nommer ce qui se passe, des façons d'interroger ce que l'on lit, ce que l'on met en scène, ce que l'on invisibilise sans le vouloir.
Pour Richard Guettet, cette référence collective n'est pas un alibi. C'est une boîte à outils intellectuelle qu'il intègre activement dans sa pratique d'animateur.
Reconnaître ses angles morts ne suffit pas. Ce qui compte, c'est ce qu'on en fait ensuite. Richard Guettet l'applique de façon très concrète dans ses numéros. Il évoque notamment un épisode à venir avec Winchlus — auteur de bande dessinée — où il choisit d'aborder frontalement la quasi-absence de personnages féminins dans son œuvre. Plutôt que de contourner le sujet, il le met au centre.
C'est un choix éditorial courageux, parce qu'il suppose de poser une question inconfortable à quelqu'un qu'on invite en tant que figure admirée. Mais c'est précisément là que réside la cohérence : si la prise de conscience doit avoir un impact, elle doit se manifester dans les questions qu'on ose poser, les absences qu'on décide de nommer, les points aveugles qu'on choisit d'éclairer plutôt que de laisser dans l'ombre.
Richard Guettet illustre ainsi que l'honnêteté intellectuelle, en matière de représentation culturelle, n'est pas un état — c'est une pratique continue, qui se joue à chaque choix, à chaque numéro, à chaque question d'entretien.
En grande partie parce que les canons littéraires transmis à l'école et dans les familles valorisent historiquement des auteurs hommes, blancs et européens. Ce biais se construit tôt, souvent sans qu'on en soit conscient, et demande un effort actif pour être déconstruit — comme en témoigne Richard Guettet à propos de sa propre bibliothèque de jeunesse.
En intégrant la question dès la conception des sujets : qui lit-on ? Qui représente-t-on ? Qui est absent ? Cette vigilance active permet de corriger les automatismes sans tomber dans une logique de quota artificielle. Richard Guettet en donne un exemple précis : aborder frontalement l'absence de personnages féminins dans l'œuvre d'un invité, plut