Pour Murielle Joudet, critique de cinéma au Monde depuis 2017, le tournant décisif s'est opéré à 26-27 ans en rejoignant Le Monde après des années de babysitting et de pige précaire. Cette légitimité officielle lui a permis de consolider son autorité : elle a publié environ 400-450 papiers en huit ans, tout en construisant ses projets d'essayiste.
Avant de rejoindre Le Monde, Murielle Joudet a connu comme beaucoup de jeunes journalistes et critiques la réalité de la précarité. Babysitting d'un côté, papiers épars pour divers médias de l'autre. C'est une réalité souvent tue mais universelle dans les métiers de la culture et du journalisme : on accumule les petits boulots, on gratte les opportunités, on espère que cela finira par déboucher sur quelque chose de stable.
Cette période, loin d'être une impasse, représente une école invisible. Chaque article, même marginal, forge la voix du critique. Chaque rejet, chaque édition où on ne figure pas, chaque pitch ignoré contribue à affiner la vision. Murielle Joudet a construit son expertise de cinéma pendant ces années de flottement économique, sans pour autant bénéficier de la stabilité ou de la visibilité qui pourraient accélérer sa carrière.
Tout change en 2017 quand Murielle Joudet est recrutée au Monde. Ce n'est pas juste un emploi : c'est un passeport. À partir de ce moment, ses analyses ne sont plus celles d'une pige isolée, mais celles d'une critique attachée à un média de référence. Cette mutation transforme immédiatement son poids dans l'espace public.
Or, Murielle Joudet elle-même le souligne avec une ironie révélatrice : cette légitimité officielle n'est pas qu'une question d'ego ou de confort. Elle devient un outil stratégique.
Le Monde m'accorde une sorte de légitimité officielle qui est très importante pour qu'ensuite je puisse faire mes conneries à côté.Murielle Joudet
Critique de cinéma au Monde depuis 2017, auteure de deux essais majeurs aux éditions Capricci : « Vivre ne nous regarde pas » (2018) sur Isabelle Huppert et « On aurait dû dormir » (2021) sur Gina Rowlands, récompensé du prix du livre de cinéma du CNC.
Ce mot, « conneries », est crucial. Il désigne les projets qu'on ne pourrait pas se permettre de faire en tant que free-lance isolée. Pour Murielle Joudet, cela signifie publier ses essais chez Capricci, des monographies ambitieuses sur Isabelle Huppert et Gina Rowlands qui n'obéissent pas aux codes du journalisme classique. C'est une critique qui devientexégèse, théorie, création.
Pendant huit ans, elle nourrit cette double activité : environ 400-450 papiers pour Le Monde d'une part, et de l'autre la construction progressive de son identité d'essayiste. La reconnaissance du CNC pour son livre sur Gina Rowlands n'est pas un incident, c'est la preuve que cette stratégie fonctionne. Le Monde lui donne le socle stable ; ses essais lui permettent de creuser, d'inventer, de prendre des risques.
Le témoignage de Murielle Joudet révèle quelques conditions implicites du passage de la précarité à la reconnaissance. D'abord, il n'y a pas de rupture nette, mais un pivot. Ensuite, ce pivot requiert souvent un interlocuteur — un média établi, une maison d'édition, une institution qui vous accorde sa caution.
Mais il y a aussi un travail antérieur invisible : des années de lectures, de réflexion, de notes accumulées. Murielle Joudet n'a pas attendu Le Monde pour développer sa pensée. Simplement, une fois Le Monde venue, elle a pu la rendre visible, la monétiser, la creuser.
Ce modèle n'est pas magique, et il n'est pas accessible à tous dans les mêmes conditions. Mais il montre qu'il existe une trajectoire : préparer le terrain en silence, saisir l'opportunité de stabilisation, puis transformer cette stabilité en tremplin pour des projets plus importants.
Il n'existe pas de durée type. Murielle Joudet a dû cumuler plusieurs années avant d'être recrutée au Monde à 26-27 ans. L'important est de ne pas considérer ces années comme perdues, mais comme une période de formation et de construction de votre voix critique.