Non, selon Murielle Joudet. La critique de cinéma a délibérément refusé d'interviewer Isabelle Huppert pour son premier essai, jugeant que cette rencontre aurait biaisé son regard et soumis son travail à la « surveillance » de l'actrice. Elle préférait rester seule face aux films.
Quand on écrit un essai critique sur quelqu'un, il y a une tentation naturelle d'aller à la source : appeler l'artiste, lui poser des questions, obtenir ses explications. C'est tentant, rassurant. Mais c'est exactement ce que Murielle Joudet a refusé de faire pour Vivre ne nous regarde pas, son essai sur Isabelle Huppert publié en 2018.
Pourquoi ? Parce que rencontrer son sujet, c'est renoncer à une certaine liberté. « Si je commence à appeler Isabelle Huppert, explique Murielle Joudet, je sais qu'elle va lire le livre. Et ça, c'est déjà un problème. » Cette connaissance crée une forme de censure invisible : on pense à ce qu'on va écrire, on l'anticipe, on s'autocensure parfois sans même s'en rendre compte.
L'une des raisons majeures de cette distance revendiquée par Murielle Joudet est simple mais radicale : elle voulait pouvoir dire des choses potentiellement désagréables sur Isabelle Huppert, sans que ce jugement critique soit filtré par une relation personnelle ou une certaine bienveillance.
Un essai critique, c'est d'abord une interprétation. Une lecture qui peut être dure, dérangeante, voire contradictoire. Murielle Joudet savait qu'elle avait peut-être des choses « désagréables » à dire de l'actrice. Pas des insultes, mais des analyses qui n'iraient pas dans le sens de ce que l'intéressée souhaiterait lire. C'est le rôle de la critique : interroger, mettre en question, parfois mettre mal à l'aise.
Rencontrer la personne aurait transformé ce droit fondamental en culpabilité. Comment regarder quelqu'un dans les yeux après lui avoir écrit quelque chose qui lui déplaît ? Comment maintenir son intégrité analytique face à cette présence physique ? Murielle Joudet a choisi de contourner ce piège.
J'ai pas besoin d'elle. Si je commence à appeler Isabelle Huppert, ça va devenir un livre sous surveillance de l'actrice. Or, j'ai peut-être des choses désagréables à dire d'elle. Je voulais lui faire un livre dans le dos.Murielle Joudet, Critique de cinéma au Monde depuis 2017, auteure de deux essais majeurs aux éditions Capricci : « Vivre ne nous regarde pas » (2018) sur Isabelle Huppert et « On aurait dû dormir » (2021) sur Gina Rowlands, récompensé du prix du livre de cinéma du CNC.
Si Murielle Joudet a refusé de rencontrer Isabelle Huppert, ce n'est pas par indifférence ou par manque de rigueur. C'est pour mieux se concentrer sur l'essentiel : l'œuvre elle-même. Les films. Les performances. Les images qui restent.
L'essai de Murielle Joudet sur Isabelle Huppert n'est donc pas un portrait biographique ou une confession : c'est un essai critique pur, fondé sur l'observation minutieuse des films. C'est cette approche qui a fait toute sa puissance et qui a inspiré son approche similaire pour On aurait dû dormir, son essai sur l'actrice Gina Rowlands, couronné du prix du livre de cinéma du CNC.
La rencontre entre critique et artiste n'est donc pas impossible — elle est juste déplacée. Elle se fait ailleurs, à travers le travail créatif, pas à travers une conversation de salon. Murielle Joudet choisit de rencontrer l'artiste dans ses films, dans ses gestes, dans ses choix d'actrice. C'est une forme de dialogue, mais un dialogue sans présence physique, sans négociation, sans compromis.
La question que Murielle Joudet pose implicitement dans son refus est celle-ci : faut-il vraiment connaître quelqu'un pour l'écrire ? La réponse dépend du projet critique. Si l'on vise à composer un portrait ou une biographie, la rencontre peut être utile. Mais si l'on cherche à analyser, à interpréter, à critiquer — au sens noble du terme — alors la distance est un atout.
C'est une leçon importante pour tout écrivain critique : parfois, ne pas connaître son sujet permet de le voir plus clairement.