Oui — sans hésitation. Paul B. Preciado le dit clairement : il n'y a pas de littérature sans vol. S'approprier les voix, les mots, les tonalités des autres ne serait pas une faute mais le geste fondateur de toute écriture. La vraie question n'est pas si on vole, mais comment.
On nous apprend assez tôt que copier, c'est mal. Que l'originalité serait l'horizon absolu de l'auteur — et que s'inspirer de trop près de quelqu'un d'autre serait une forme de tricherie. Paul B. Preciado renverse cette idée avec une franchise désarmante : non seulement on vole en littérature, mais c'est inévitable, et même nécessaire.
Ce que Preciado décrit n'est pas un plagiat paresseux. C'est quelque chose de bien plus organique : on absorbe ce qu'on a lu, ce qu'on a aimé, ce qui nous a traversé. Ces voix s'infiltrent dans notre propre écriture, s'y transforment, s'y recomposent. Le texte qu'on produit est toujours une réécriture de textes antérieurs, même si aucune phrase ne se ressemble à la surface.
La distinction que fait Paul B. Preciado entre la philosophie et la littérature est particulièrement éclairante. En philosophie, les emprunts sont explicitement déclarés — notes de bas de page, références précises, bibliographies. On vole, certes, mais on signale le vol. Il y a une forme de transparence institutionnelle dans cet aveu de dette intellectuelle.
En littérature, rien de tel. Le vol est souterrain. Il disparaît dans la texture du texte, se fond dans le style, se dissout dans la voix. Ce qui aurait été une note de bas de page devient une métaphore, une rythmique, une manière de tourner une phrase. Preciado, qui est à la fois philosophe et écrivain, connaît les deux régimes de l'intérieur — et semble trouver dans cette différence quelque chose de fondamentalement libérateur.
« Oui, il n'y a pas de littérature sans vol. Dans la philosophie, les vols sont répertoriés en un système des notes et pas des pages. C'est très beau. On vole et on dit immédiatement quelles sont les choses qu'il y en a volées. »
Paul B. Preciado Philosophe et écrivain trans d'origine espagnole, né à Burgos en 1970, auteur d'une demi-douzaine de livres hybrides dont le Manifeste contre-sexuel, théoricien de la transidentité et des normes du capitalisme hétéropatriarcal. Il se décrit comme un transfuge de genre, un dissident du régime de la différence sexuelle, passé de l'Espagne franquiste à New York, Princeton et Paris.
Pour Preciado, cette réflexion sur le vol en littérature n'est pas une théorie abstraite. Elle est ancrée dans une expérience très concrète : sa découverte de Jean Genet. Lire Genet, c'est comprendre que les mots ont une histoire, une politique, une origine — qu'ils ne vous appartiennent pas mais que vous pouvez les habiter, les déplacer, les faire signifier autrement.
Paul B. Preciado parle de "généalogie politique des mots" pour décrire ce rapport à l'écriture. Chaque mot qu'on pose sur la page arrive chargé — des textes qui l'ont précédé, des luttes qui l'ont façonné, des corps qui l'ont porté. Écrire, c'est entrer dans cette chaîne. C'est hériter, transformer, et transmettre à son tour.
Preciado, en assumant si clairement le vol comme pratique littéraire, offre aux auteurs une permission précieuse : arrêter de se culpabiliser pour leurs influences. Ce n'est pas parce qu'on retrouve dans son propre texte l'écho d'une lecture aimée qu'on est un imposteur. C'est parce qu'on a bien lu, bien absorbé, et que l'écriture a fait son travail de transformation.
La différence entre un auteur qui vole et un auteur qui plagie tient peut-être à cela : la transformation. Le vol littéraire, tel que le conçoit Paul B. Preciado, est un vol qui réinvente ce qu'il prend. On ne recopie pas — on digère, on altère, on fait parler autrement ce qui existait déjà. La voix qui émerge de ce processus est bien la sienne, même si elle porte les traces de toutes les autres.