Non, et c'est presque une loi de la création. L'énergie qui produit un grand livre est indissociable du moment de vie où il naît. Winshluss le dit sans détour : dix-huit ans après Pinocchio, il ne pourrait plus écrire ce livre. La colère qui le portait n'est plus là — et c'est précisément cette colère qui en faisait ce qu'il est.
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Quand on lit un grand livre, on a tendance à croire que son auteur pourrait en écrire un autre, identique en intensité, s'il le voulait. C'est une illusion rassurante. La réalité est plus complexe : une œuvre forte est souvent le produit d'une conjonction rare — un état intérieur particulier, une période de vie, une urgence à dire quelque chose que l'on ne comprend pas encore tout à fait soi-même.
Winshluss en est une illustration frappante. Son album Pinocchio, sacré meilleur album au festival d'Angoulême en 2009 et vendu à 65 000 exemplaires, est une œuvre sombre, acérée, sans concession. En le parcourant aujourd'hui, on y sent une tension que Winshluss lui-même reconnaît comme appartenant à une autre version de lui.
Ce qui rend ce témoignage particulièrement précieux, c'est la précision avec laquelle Winshluss nomme ce qu'il a perdu — ou plutôt, ce qui a changé. Ce n'est pas le talent. Ce n'est pas le métier. C'est la colère.
Cette colère, il ne la présente pas comme un défaut de jeunesse ou une posture. C'est une énergie réelle, motrice, qui lui a permis d'aller jusqu'au bout de certaines intentions sans reculer, sans s'adoucir, sans chercher à plaire. La cruauté assumée de Pinocchio — son absence totale de pitié, comme il le dit lui-même — n'aurait pas pu exister sans elle.
Winshluss ne le regrette pas à proprement parler. Il le constate. Et cette lucidité est en soi une forme de maturité : reconnaître qu'on a produit quelque chose d'unique tout en sachant qu'on ne pourrait plus l'engendrer de la même façon.
"Je ne pourrais pas le refaire maintenant. J'aurai pas la force, ou j'aurai pas l'ambition, ou j'aurai pas... C'était pas la même colère qui m'animait. C'est pour ça aussi que je suis sans pitié dans le livre."
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Il y a quelque chose de courageux dans la position de Winshluss. Beaucoup d'auteurs préfèrent entretenir l'ambiguïté : "je pourrais le refaire si je voulais, simplement je n'en ai pas envie." C'est une façon de se protéger. Lui choisit une honnêteté différente : il reconnaît la valeur du livre, il en est fier, et en même temps il admet que cette version de lui-même est révolue.
Ce n'est pas de la nostalgie. C'est une compréhension lucide de ce qu'est la création : quelque chose qui se fait à un moment donné, avec ce qu'on est à ce moment-là. Dans la forêt sombre et mystérieuse, son album jeunesse lauréat de la pépite d'or à Montreuil et adapté au cinéma en 2024, témoigne d'une tout autre sensibilité — pas inférieure, différente.
C'est peut-être cela, grandir en tant qu'auteur : ne plus chercher à reproduire ce qu'on a fait, mais accepter que chaque livre soit le portrait d'un moment irrépétable.
Non, ce n'est pas une question de régression. Chaque œuvre majeure est le fruit d'un état émotionnel et d'un contexte de vie précis. Ne plus pouvoir le reproduire signifie simplement que l'auteur a évolué. Winshluss en est un exemple clair : il a continué à créer des livres reconnus et primés après Pinocchio, simplement avec d'autres énergies.
Elle peut être extrêmement puissante, mais par nature temporaire. W