Non, et c'est un philosophe qui publie une dizaine de livres en dix ans qui le dit. Baptiste Morizot est très clair là-dessus : ses droits d'auteur ne suffiraient pas à payer son loyer. Son vrai revenu, c'est son salaire de fonctionnaire — et il le revendique comme une chance, pas comme un aveu d'échec.
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La question est souvent éludée dans les milieux littéraires, comme si parler d'argent venait ternir la pureté du geste d'écrire. Baptiste Morizot, lui, ne s'y soustrait pas. Quand on lui pose la question directement, la réponse est aussi nette que désabusée : non, il ne pourrait pas vivre de son écriture.
Pourtant, sur le papier, son bilan éditorial est loin d'être anodin. Une dizaine de livres en dix ans, des sujets qui touchent un public large — la philosophie du vivant, les rivières, le rapport à la nature —, et des chiffres de vente qui feraient rougir bien des romanciers : Rendre l'eau à la terre, paru en 2024, s'est écoulé à plus de 21 000 exemplaires. Et pourtant. Les droits d'auteur restent insuffisants pour constituer un revenu stable.
Ce n'est pas propre à Morizot. C'est la réalité structurelle du métier d'auteur en France, particulièrement dans le domaine de l'essai et de la philosophie, où les tirages, même bons, génèrent des revenus ponctuels, jamais réguliers.
Baptiste Morizot est enseignant-chercheur à l'université d'Aix-en-Marseille. Son salaire de fonctionnaire tourne autour de 2 300 à 2 400 euros par mois. C'est ce qui lui permet de manger, de payer son loyer, de vivre. Et il ne s'en cache pas.
Mieux : Morizot revendique ce statut comme un privilège. Un privilège rare, qui lui garantit quelque chose de précieux que beaucoup d'auteurs n'ont pas — la liberté de penser et de parler sans dépendre d'un marché éditorial. Parce qu'un auteur qui doit vivre de ses ventes est un auteur qui, consciemment ou non, commence à penser à ce qui se vend. Le statut de fonctionnaire crée une forme d'indépendance intellectuelle que l'écriture seule ne peut pas offrir, du moins pas à ce niveau de l'édition.
C'est un constat lucide, qui tranche avec l'image romantique de l'écrivain qui vit de sa plume. Dans le monde réel des lettres françaises, cette figure est l'exception absolue — et encore davantage dans l'essai philosophique.
Une autre réalité du parcours de Morizot : il ne travaille pas avec un agent littéraire, et n'en envisage pas. En France, le recours à un agent reste moins systématique qu'en littérature anglo-saxonne, surtout dans l'univers des essais. Mais dans son cas, il y a une raison supplémentaire, presque intime : ses éditeurs sont des amis.
Cette proximité rend les discussions d'argent à la fois plus faciles — il n'y a pas de jeu de rôle à tenir — et plus compliquées. On ne négocie pas de la même façon avec quelqu'un à qui on tient. L'agent serait là pour mettre une distance utile, pour défendre les intérêts financiers de l'auteur sans que la relation personnelle en prenne un coup. Mais ce serait aussi changer la nature de ces liens, ce que Morizot ne souhaite pas.
Résultat : les conditions économiques de ses contrats restent probablement en deçà de ce qu'un agent obtiendrait — et Morizot en est sans doute conscient. C'est un choix, pas une naïveté.
Le cas de Baptiste Morizot est exemplaire précisément parce qu'il réunit toutes les conditions favorables : un auteur productif, reconnu, avec des ventes solides, dans une maison d'édition sérieuse, sur des sujets qui parlent à un public croissant. Et même dans ces conditions, l'écriture ne suffit pas à payer les factures.
Que faut-il en déduire pour les auteurs qui débutent, ou pour ceux qui publient moins, sur des sujets plus confidentiels ? La réponse est mathématique. La grande majorité des auteurs publiés en France touchent des droits annuels inférieurs au SMIC mensuel. L'écriture est, pour l'immense majorité d'entre eux, une activité complémentaire — pas une profession au sens économique du terme.
Cela ne diminue en rien la valeur de l'œuvre. Mais ça pose une question concrète, que Morizot pose sans tabou : comment construire une vie d'auteur viable, et avec quels appuis?
"Je ne pourrais pas vivre de mon écriture, non."