La panique momentanée n'a pas de poids narratif
Quand Bertrand Belin a conçu la noyade de Blanchet, son topographe, dans le contre-réservoir du roman Requin, il n'envisageait pas vraiment un sauvetage. Pourquoi ? Parce que sauver à la dernière seconde, c'est agir sous le coup d'une émotion instinctive, sans rien exprimer d'essentiel au projet littéraire. C'est une réaction, pas une intention.
L'auteur le formule sans détour : il n'y a aucun intérêt à laisser un lecteur croire à un dénouement tragique, puis de le renverser par un sauvetage miraculeux. Ce serait renier la logique du livre, réagir à une pression imaginaire du lecteur plutôt que de rester fidèle à la vision artistique. Belin refuse cette compromission. Pour lui, le sauvetage in extremis n'aurait été qu'une pirouette, une échappatoire émotionnelle sans substance.
L'ironie doit se déployer jusqu'au bout
Requin joue avec l'absurde et l'ironie de façon constante. Un homme se noie dans un endroit qui n'en a l'air de rien, entouré de normalité bureaucratique et de détails grotesques. Ce qui rend le roman singulier, c'est précisément cette cohérence tonale : le ridicule de la mort côtoie l'ordinaire, et vice versa.
Bertrand Belin comprend que laisser l'ironie inachevée, c'est abandonner le lecteur en chemin. Pour que le roman fonctionne vraiment — pour qu'il dise quelque chose sur la mort, l'indifférence du monde, la fragilité de nos certitudes — il faut que Blanchet meure. Pas parce que c'est cruel, mais parce que c'est vrai au sens du livre. Continuer la blague jusqu'au bout, c'est maintenir l'intégrité du ton.
Le refus de la double trahison
Bertrand Belin envisage aussi les conséquences d'une fausse sortie de crise. Imagine-t-on vraiment sauver Blanchet, puis de lui faire subir un nouvel accident ? Ce serait une cruauté gratuite envers le lecteur, un jeu de manipulations émotionnelles sans lien avec le roman lui-même. C'est une forme de moquerie que l'auteur rejette absolument.
Le choix de la mort n'est donc pas méchanceté : c'est respect. Respect envers le lecteur, qui mérite un dénouement conséquent, et respect envers l'œuvre, qui demande une fin logique à sa propre dynamique narrative. Il n'y a rien de punitif là-dedans. Il y a de l'honnêteté.
Pas une seconde. Qu'est-ce que j'aurais exprimé en faisant ça ? Simplement un effet de panique momentanée, c'était pas la peine d'écrire tout ce livre.Bertrand Belin
Musicien et écrivain français ayant publié quatre romans et un recueil aux éditions POL depuis 2015. Son premier roman Requin, paru à 45 ans, raconte la noyade d'un topographe dans un contre-réservoir, mêlant humour absurde et réflexion existentielle sur la mort.
La vérité artistique prime sur le confort du lecteur
Il y a une différence fondamentale entre écrire pour plaire et écrire pour dire quelque chose de vrai. Bertrand Belin a choisi la seconde voie. Cela signifie accepter que certains lecteurs seront frustrés, déçus, ou même fâchés par la mort de Blanchet. Mais cette mort est plus importante que leur frustration momentanée.
Pourquoi ? Parce que le roman a un projet : explorer l'absurde, la fragilité humaine, l'indifférence du monde face à nos drames. Laisser vivre Blanchet aurait anéanti ce projet. La mort n'est donc pas une cruauté narrative, c'est la condition même de ce que le livre peut dire.