Murielle Joudet a volontairement tourné le dos à la monographie classique sur un réalisateur. Écrire sur une actrice comme autrice ? Voilà un défi bien plus stimulant. La critique officielle l'ignore largement, et c'est précisément là que réside la liberté.
Écrire une monographie sur un réalisateur, c'est marcher sur un sentier usé. Hitchcock, Godard, Kubrick — ces noms ont déjà mobilisé des générations de critiques. Murielle Joudet le sait : la littérature critique sur les cinéastes foisonne, se répète, s'institutionnalise. Les formes d'analyse sont convenues. Les conclusions, prévisibles.
Le réalisateur jouit d'une légitimité établie. Son œuvre est d'emblée reconnue comme expression d'une vision singulière. Personne ne doute qu'un film porte la « politique » de son auteur. Mais pour une actrice ? C'est un tout autre combat.
Là où la critique reconnaît l'auteur dans le siège du réalisateur, elle reste largement muette sur l'interprète. Murielle Joudet voit dans cette absence une opportunité — et un vide à combler.
Prouver qu'une actrice possède une politique propre, qu'elle construit une continuité thématique et corporelle tout au long de sa carrière, demande une approche différente. C'est un travail de fond. Une actrice ne signe pas au générique. Son nom n'est pas au-dessus du titre. Mais son corps, son choix d'interprétation, ses sélections de rôles — voilà les signatures à déchiffrer.
Entrer dans le cinéma via l'actrice, c'est encore un peu un no man's land, au sein duquel on peut inventer des formes. C'est beaucoup plus libre que d'écrire une monographie sur un cinéaste. Prouver qu'une actrice est aussi une autrice, c'est un défi intellectuel à surmonter.
Murielle Joudet, Critique de cinéma au Monde depuis 2017, auteure de deux essais majeurs aux éditions Capricci : « Vivre ne nous regarde pas » (2018) sur Isabelle Huppert et « On aurait dû dormir » (2021) sur Gina Rowlands, récompensé du prix du livre de cinéma du CNC.
C'est ce qui a guidé les essais de Murielle Joudet. Avec « Vivre ne nous regarde pas » sur Isabelle Huppert, puis « On aurait dû dormir » sur Gina Rowlands, elle s'est donné la permission d'inventer. Non pas d'appliquer un cadre critique préexistant, mais de le construire au fur et à mesure.
Cette liberté formelle ne serait pas possible avec une énième monographie de cinéaste. Elle surgirait du conventionnel. Mais une critique des actrices ? Elle doit se réinventer à chaque page. Elle doit argumenter, prouver, construire sa propre légitimité. Et c'est là que réside sa force.
La critique officielle a longtemps séparé le travail de mise en scène du travail d'interprétation, comme si le second était purement exécutif, l'exécution de la vision du premier. Murielle Joudet refuse cette hiérarchie. Pour elle, une actrice qui traverse des décennies de cinéma avec cohérence, qui choisit ses rôles avec intention, qui impose son corps comme matière signifiante — cette actrice est une autrice.
Le risque ? Être ignorée par la critique traditionnelle. L'avantage ? Disposer d'un champ d'étude presque vierge, un « no man's land » où tout reste à inventer.
Une actrice autrice possède une politique propre, une vision singulière qui traverse ses interprétations. Elle construit une continuité thématique et corporelle tout au long de sa carrière, ce que la critique officielle reconnaît rarement. C'est cette reconnaissance que Murielle Joudet cherche à établir dans ses essais.
Dans « Vivre ne nous regarde pas » sur Isabelle Huppert et « On aurait dû dormir » sur Gina Rowlands, Murielle Joudet analyse comment ces deux actrices portent une politique cinématographique à travers leurs rôles respectifs, démontrant que leur interprétation constitue un projet artistique à part entière, comparable à celui d'un réalisateur.
On crée la version