Écrire au présent, c'est placer le lecteur dans le flux direct de l'action — comme face à un film, où les images défilent sans recul ni commentaire. Dominique Manotti a fait ce choix dès ses premiers romans : le présent efface la toute-puissance du narrateur, allège les formes verbales et installe une tension que le passé, par nature, ne peut pas tenir.
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Dominique Manotti ne s'est pas assise un matin avec un traité de narratologie pour décider d'écrire au présent. Ce choix est venu naturellement, presque physiquement — et c'est seulement après coup qu'elle a pu le rationaliser. C'est souvent ainsi que fonctionnent les décisions stylistiques les plus justes : elles précèdent la théorie.
Ce qui compte, c'est que Manotti a su regarder en face ce qu'elle faisait et comprendre pourquoi ça marchait. Elle en a fait un principe conscient, documenté, défendable — non pas pour se justifier, mais pour aller encore plus loin dans ce choix.
L'analogie qu'utilise Dominique Manotti est simple et immédiatement parlante : celle du cinéma. Quand vous regardez un film, vous ne regardez pas depuis l'extérieur une chose qui s'est déjà passée. Vous êtes dans l'image. L'action se déroule maintenant, sous vos yeux, et vous ne savez pas ce qui va arriver dans la scène suivante.
Le présent de l'indicatif transpose exactement cette expérience à la page. Le lecteur n'est pas convié à l'examen d'un passé reconstitué : il est jeté dans un présent en mouvement. C'est une différence d'expérience de lecture bien plus profonde qu'une simple question de temps grammatical.
C'est peut-être l'argument le plus fin que Dominique Manotti avance. Quand un roman est écrit au passé — passé simple, imparfait, peu importe — le lecteur sent confusément que quelqu'un sait. Que quelqu'un, quelque part, connaît déjà la fin. Le narrateur est là, en coulisses, qui tient les fils. Cette présence peut créer une distance subtile, une légère mise sous verre du récit.
Au présent, cette impression s'efface. Manotti décrit un narrateur qui semble découvrir le récit en même temps que le lecteur — qui suit, qui observe, qui rapporte sans anticiper. Ce n'est qu'une illusion, bien sûr : l'auteur a toujours tout planifié. Mais c'est une illusion précieuse, qui rend la lecture plus tendue, plus vivante, plus égale.
Il y a enfin une raison presque physique, que Dominique Manotti mentionne sans la dramatiser : les formes verbales au présent sont plus légères que celles du passé. Le passé simple — "il alla", "elle dit", "ils comprirent" — porte en lui une certaine solennité, une distance un peu empesée. L'imparfait est plus fluide, mais il installe une durée, une atmosphère, pas une action tranchante.
Le présent, lui, est sec. Direct. Il colle parfaitement au style de Manotti — documenté, sans fioritures, ancré dans des faits — et contribue à cette prose que ses lecteurs reconnaissent immédiatement : dense, rythmée, sans graisse.
« Face à un film, tu es dans l'image. Tu regardes ce qui se passe sous tes yeux. Le présent permet aussi d'atténuer la perception d'un narrateur omniscient. Le narrateur suit le déroulement du récit en même temps que le lecteur. Alors que quand on écrit au passé, ça signifie clairement qu'on sait déjà la fin de l'histoire avec un temps d'avance par rapport au lecteur. »
Dominique Manotti Dominique Manotti, de son vrai nom Marie-Noël Thibault, est une romancière française de romans noirs, ancienne professeure à Paris 8 et historienne de formation, dont l'œuvre explore la criminalité économique, la corruption politique et l'échec de la génération 68. Ses romans, comme Lorraine Connection (prix Mystère de la Critique) ou Nos Fantastiques Années Fric (adapté au cinéma), sont écrits au présent, dans un style sec et documenté, ancrés dans des faits divers réels.
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