Murielle Joudet, critique de cinéma au Monde, refuse catégoriquement de devenir cinéaste. Elle explique que l'analyse excessive tue l'instinct créatif : en ayant trop découpé le mécanisme cinématographique, elle en a perdu la capacité instinctive à créer.
Murielle Joudet compare son expérience à un phénomène bien connu : celui du mille-pattes qui oublie comment marcher après avoir réfléchi au mécanisme de sa marche. En passant sept années à disséquer les images, à analyser les choix de cadrage, les mouvements de caméra, la manipulation émotionnelle du cinéma, elle s'est construite une expertise redoutable. Mais ce processus a un coût.
Pour Murielle Joudet, cette hyperanalyse produit une espèce de paralysie créative. L'automatisme instinctif du cinéaste — cette capacité à sentir plutôt qu'à penser — lui échappe désormais. Elle a passé trop de temps à montrer les ressorts du cinéma pour pouvoir en ignorer les mécanismes et créer librement. C'est le paradoxe de l'expert : plus on comprend, moins on peut agir sans réfléchir.
Murielle Joudet ne conteste pas le talent des grands cinéastes. Elle reconnaît plutôt l'absence, chez elle, du « génie du réel » que possèdent les réalisateurs majeurs. Ce n'est pas une question de technique acquise, mais de don fondamental. Les cinéastes sont des créateurs d'univers ; Murielle Joudet est une lectrice d'univers.
La distinction est cruciale. La critique demande une sensibilité aiguë, une capacité à décortiquer, à juger, à contextualiser. La création, elle, exige une naïveté consciente, une aptitude à produire de la beauté sans la décomposer d'abord mentalement. Ce sont deux muscles opposés. Celui de Murielle Joudet s'est développé sur le versant de l'analyse ; celui de la création n'a jamais véritablement fleuri.
J'ai trop découpé le mouvement du cinéma pour pouvoir réussir à en faire. [...] j'ai passé tellement de temps à leur chier dessus que je vais pas commencer à exercer mon droit à la création en faisant des films.Murielle Joudet
Critique de cinéma au Monde depuis 2017 et chroniqueuse au Masque et la Plume sur France Inter, Murielle Joudet est une essayiste de 34 ans spécialisée dans l'étude des actrices et de l'âge d'or d'Hollywood. Cinéphile passionnée depuis l'adolescence, elle a construit son expertise par sept années d'immersion dans les salles obscures parisiennes et une professionnalisation progressive via des blogs et des magazines comme Chronicart.
Ce qui frappe chez Murielle Joudet, c'est son refus méticuleusement justifié. Elle ne dit pas « le cinéma n'est pas pour moi » par modestie affectée, mais par lucidité. Elle a suffisamment scruté le travail des grands réalisateurs pour savoir exactement ce qui manque à son outillage personnel.
Cette forme d'honnêteté intellectuelle n'est pas rare chez les critiques chevés. Elle montre une certaine sagesse : reconnaître que l'excellence en un domaine ne garantit pas la capacité à exceller dans un domaine connexe. Murielle Joudet a choisi de rester dans son rôle de passeur, de traductrice de beauté cinématographique. C'est une forme de respect envers le cinéma lui-même, et envers le public qui attend de sa plume une sincérité qu'elle ne pourrait offrir en tant que réalisatrice.