Perdre ses originaux ou ses manuscrits en plein milieu d'un projet, c'est un choc — mais pas une impasse. La réponse la plus honnête : accepter sa part de responsabilité, tirer la leçon pratique (photographier son travail), puis recommencer avec l'idée que la deuxième version sera meilleure. C'est exactement ce qu'a fait Winshluss.
Vincent Paronno — alias Winshluss — travaillait sur le découpage de J'ai tué le soleil (Gallimard, 2021) quand ses originaux lui ont été volés dans un train. Pas une anecdote abstraite : des planches physiques, uniques, irremplaçables. La première réaction est celle que tout auteur connaît — la stupeur, la sidération, peut-être la colère.
Mais ce qui suit est plus intéressant. Winshluss ne s'est pas enfermé dans la catastrophe. Il a regardé la situation en face et a commencé par reconnaître sa propre négligence : il n'avait pas photographié ses planches. Pas de sauvegarde, pas de copie. Cette honnêteté envers soi-même est souvent le premier pas pour sortir du choc.
Une fois la responsabilité acceptée, Vincent Paronno a fait un choix simple et radical : tout refaire. Non pas par résignation, mais avec une conviction — la deuxième version serait meilleure. C'est une posture créative qui mérite d'être prise au sérieux. Quand on recrée un travail perdu, on ne repart pas de zéro : on repart de tout ce qu'on a appris sans s'en rendre compte, sans le poids des habitudes prises sur les premières pages.
Ce que raconte Winshluss, c'est en réalité une forme de pensée pragmatique face à l'irréversible. La perte est là, elle ne disparaîtra pas. La seule variable encore disponible, c'est ce qu'on en fait.
"J'ai vu ça comme un signe que j'étais vraiment con. Déjà je me suis dit que j'aurais dû les prendre en photo. Puis après je me suis dit : de toute façon c'est fait, je vais tout refaire. Comme ça je referai mieux."
Vincent Paronno alias Winshluss Auteur de bande dessinée et réalisateur bordelais, connu notamment pour Pinocchio et J'ai tué le soleil (Gallimard, 2021). Co-réalisateur avec Marjane Satrapi du film d'animation Persepolis (prix du jury à Cannes 2007, deux Césars, nomination aux Oscars), près de 3 millions de spectateurs dans le monde.
L'autre enseignement de l'histoire de Vincent Paronno est beaucoup plus concret : photographier ses planches, ses pages, ses brouillons — même bruts, même inachevés. Un simple cliché de téléphone suffit. Il ne s'agit pas de perfectionnisme numérique, mais d'un geste de base que beaucoup d'auteurs négligent parce qu'ils considèrent que le travail "n'est pas encore prêt" pour être sauvegardé.
Winshluss le dit sans se ménager : il "aurait dû les prendre en photo". Cette autocritique directe est utile à entendre. La sauvegarde n'est pas une habitude réservée aux développeurs informatiques ou aux administrateurs de données — c'est une discipline créative, aussi importante que la régularité d'écriture ou de dessin.
La règle la plus simple est de photographier ou scanner ses travaux régulièrement, même quand ils sont imparfaits ou inachevés. Une copie numérique sur le cloud ou un disque externe suffit à éviter une perte totale. Vincent Paronno a appris cette leçon à ses dépens, et il le dit sans détour.
Oui, et l'expérience de Winshluss en est une preuve concrète. Refaire un travail perdu permet souvent de l'aborder avec un regard neuf, en évitant les impasses ou les routines de la première version. Ce qu'on recrée porte en lui tout ce qu'on avait appris sans forcément s'en rendre compte.