Bertrand Belin décrit un processus d'écriture sans discipline stricte, étalé sur deux ans et demi. Il alterne des immersions intensives de 10 à 15 jours avec des abandons de deux mois, sans toujours savoir où il en est. La concentration n'arrive qu'en fin de projet.
Beaucoup d'auteurs parlent de leur pratique quotidienne, de leurs rituels d'écriture, de leurs objectifs de pages par jour. Bertrand Belin, lui, décrit quelque chose de radicalement différent. Son approche n'obéit pas à la discipline traditionnelle que l'on imagine souvent en littérature. Au lieu de cela, il fonctionne par vagues — des périodes où il se plonge complètement dans son roman, puis d'autres où il l'abandonne entièrement.
Ce qui frappe dans son témoignage, c'est l'absence de culpabilité face aux interruptions. Bertrand Belin ne voit pas l'arrêt comme un problème à résoudre, mais comme un élément naturel de son processus créatif. Pendant deux mois, il peut ne pas y toucher. Puis, l'envie revient, et il se replonge dans l'univers de son roman pendant deux ou trois semaines.
Ses cycles sont clairement définis : dix à quinze jours d'immersion totale, suivis de deux mois d'interruption. C'est un rythme organique, non imposé. Pendant ces périodes intenses, Bertrand Belin vit presque dans son roman. Il est ailleurs. Mais il ne force pas cette intensité les autres jours — il l'accepte simplement quand elle arrive.
Cette alternance pose une question fondamentale : comment garder le fil ? Comment revenir après deux mois sans tout oublier, sans perdre la voix du personnage, la texture du récit ? La plupart des conseils écriture insistent sur la continuité. Bertrand Belin, lui, a découvert qu'on peut écrire un roman en acceptant les béances, en faisant confiance à la mémoire du texte lui-même.
J'y suis complètement plongé pendant dix jours, quinze jours. Après, j'abandonne pendant deux mois, je m'y remets. Pendant longtemps, je ne sais pas vraiment où j'en suis.Bertrand Belin — Musicien et écrivain français ayant publié quatre romans et un recueil aux éditions POL depuis 2015. Son premier roman Requin, paru à 45 ans, raconte la noyade d'un topographe dans un contre-réservoir, mêlant humour absurde et réflexion existentielle sur la mort.
Ce qui distingue véritablement Bertrand Belin, c'est sa capacité à accepter de ne pas savoir où il en est. Pendant longtemps. Cette phrase résume tout : « Pendant longtemps, je ne sais pas vraiment où j'en suis. » C'est une forme de confiance en le processus, une acceptation que le roman se construise lentement, sans clarté immédiate sur sa direction.
Il y a une beauté dans cette approche. Elle rejette l'idée que l'écriture doit être maîtrisée, planifiée, contrôlée. Elle dit que c'est okay de se perdre un peu, de revenir des semaines plus tard sans savoir exactement vers quoi on se dirige. Le projet prend sens progressivement, dans les strates successives d'immersion.
Bertrand Belin distingue les phases intermédiaires de la fin du processus. Pendant deux ans et demi, il peut vivre dans cette incertitude. Mais quand la clôture du roman approche, tout change. À ce moment-là, il a besoin de concentration, de disponibilité mentale. C'est là que la discipline entre en scène — non pas au début, mais à la fin, quand les contours du livre deviennent nets et qu'il faut trancher, corriger, finaliser.
Cette distinction est cruciale pour les écrivains en doute. Elle dit : vous n'êtes pas obligés d'être disciplinés dès le premier jour. Vous pouvez laisser le projet germer à son rythme. Mais quand vous approchez de la ligne d'arrivée, c'est là qu'il faut vous concentrer véritablement. Deux ans de gestation, puis quelques semaines ou mois d'intensité finale.