Paul B. Preciado répond sans hésitation : le mot qui traverse toute son œuvre, de bout en bout, est « corps ». Non par hasard, mais parce que la philosophie a passé des siècles à expulser les corps de la pensée — et que son projet entier consiste à inverser ce mouvement, radicalement.
On crée la version audio de votre livre.
Quand on demande à un écrivain de résumer son œuvre en un seul mot, la plupart cherchent. Ils tâtonnent, nuancent, proposent plusieurs options. Paul B. Preciado, lui, ne cherche pas. Le mot arrive immédiatement : corps. Pas comme une étiquette commode, mais comme le nœud de tout ce qu'il a écrit depuis le début.
Ses éditeurs s'en sont d'ailleurs plaints. Ils lui reprochaient d'avoir le mot "corps" à chaque ligne. Pour Preciado, ce n'était pas un défaut de style — c'était la preuve que le chantier était ouvert, que le travail n'était pas fini, que la langue elle-même résistait encore à ce que les corps soient vraiment là, présents, dans le texte.
Pour comprendre pourquoi ce mot est central, il faut partir de ce que Paul B. Preciado décrit comme une longue opération d'effacement. Toute l'histoire de la philosophie, dit-il, a consisté à extirper les corps de la pensée, de la parole, de l'écriture et des institutions. L'objectif implicite de cette opération : ne laisser parler qu'un seul type de corps — blanc, masculin, valide, hétérosexuel.
Ce n'est pas une coïncidence historique. C'est une architecture du savoir, construite pierre par pierre pour que certaines voix paraissent naturelles, universelles, et que d'autres semblent anecdotiques, particulières, dérangeantes. Le « je » philosophique qui s'exprime sans corps visible est déjà, en soi, un choix politique.
Le projet de Paul B. Preciado ne consiste pas à dénoncer cet effacement depuis l'extérieur. Il consiste à faire exactement le contraire : mettre les corps partout, les rendre innombrables, irréductibles à des cases. Des corps racisés, malades, handicapés, des corps objets de violence, des corps qu'on n'a jamais eu le droit de nommer sans les réduire à une pathologie ou une déviance.
C'est là que se joue quelque chose d'essentiel dans son travail. Preciado ne revendique pas simplement une visibilité. Il revendique une présence dans la pensée elle-même — dans la théorie, dans les concepts, dans les formes littéraires hybrides qu'il a inventées pour que le corps de l'auteur ne soit pas séparable du texte qu'il produit.
"Ma tâche à moi a été justement de multiplier ces corps par milliers, de faire parler les corps que l'histoire a interdit de parler, de faire entendre les voix impossibles, les voix qu'on ne peut pas immédiatement binariser, immédiatement classifier."
On crée la version audio de votre livre.
Ce qui frappe dans la démarche de Paul B. Preciado, c'est que le mot "corps" n'est pas seulement un thème — il impose aussi une façon d'écrire. On ne peut pas parler des corps marginalisés avec des formes neutres et distantes. La forme elle-même doit être traversée par ce dont elle parle.
C'est pourquoi ses livres sont hybrides, souvent à la frontière entre essai, autobiographie et manifeste. C'est pourquoi son écriture est à la fois théorique et viscérale. Le mot "corps" à chaque ligne n'était pas une maladresse — c'était une nécessité. Faire entrer les corps dans le texte, c'est aussi forcer la langue à se déplacer.