Des chiffres concrets, enfin
L'argent reste un tabou tenace dans le monde de l'édition littéraire. C'est précisément pourquoi le témoignage de Murielle Joudet est si utile : elle nomme les sommes, livre par livre, sans fard. Pour son premier essai consacré à Isabelle Huppert, publié chez Capricci — une maison spécialisée dans les livres sur le cinéma —, elle a touché entre 800 et 900 euros d'avance sur droits. Pour son livre suivant, centré sur l'actrice Gena Rowlands, elle a demandé 2 000 euros et en a obtenu 1 200.
Ces montants ne sont pas anecdotiques : ils reflètent la réalité économique d'un secteur où les tirages sont modestes, les marges étroites, et où la passion du sujet est souvent l'argument principal — côté auteur comme côté éditeur.
La progression au fil des livres
Murielle Joudet le montre bien : les avances augmentent légèrement à mesure qu'on change de maison ou qu'on gagne en notoriété, mais sans jamais devenir spectaculaires. Pour La seconde femme — un ouvrage sur la vieillesse des comédiennes à l'écran, publié chez Premier Parallèle en 2022 —, elle a reçu 2 500 euros. Pour le livre d'entretiens avec Catherine Breillat, Je ne crois qu'en moi, couronné meilleur ouvrage français sur le cinéma par le syndicat de la critique, l'avance s'élevait à 1 500 euros.
Ce qui frappe dans cette trajectoire, c'est l'absence de progression linéaire simple. Le prestige d'un sujet ou d'une collaboratrice comme Catherine Breillat ne suffit pas à faire gonfler mécaniquement l'avance. La taille de la maison d'édition, ses capacités financières réelles et sa politique éditoriale comptent autant, sinon davantage.
Négocier, sans trop espérer
Murielle Joudet précise qu'elle négocie — un peu. Avec Capricci notamment, elle a tenté de pousser les curseurs. Mais dans les petites structures spécialisées, la marge de manœuvre reste limitée. L'éditeur connaît ses contraintes, et l'auteur les connaît aussi. La négociation existe, mais elle ne transforme pas radicalement les montants : on parle de quelques centaines d'euros, pas de milliers.
Pour autant, Murielle Joudet ne présente pas cette situation comme un drame. Elle la documente, lucidement. Et elle indique les autres leviers qui permettent, au fil du temps, de rendre l'équation plus viable.
Les prix, les conférences, le CNL : l'équilibre vient d'ailleurs
Ce que Murielle Joudet décrit, c'est un modèle économique composite. Les avances seules ne suffisent pas à vivre — elle le dit sans détour. Mais elles ne constituent qu'une partie du tableau. Les aides du Centre National du Livre jouent un rôle réel dans la viabilité de ses projets. Les prix littéraires aussi : elle a décroché deux prix qui lui ont rapporté, au total, 10 000 euros. Et les conférences qui accompagnent chaque parution viennent compléter le tout.
Ce n'est pas un modèle confortable. Mais c'est un modèle qui fonctionne, à condition d'empiler des sources de revenus variées — et d'avoir, en parallèle, une activité journalistique régulière comme celle que Murielle Joudet mène au Masque et la Plume sur France Inter ou à la Cinémathèque française.